Archives mensuelles : août 2014

Jay Adams 1977

Heaven on Wheels

Le skateboardeur et surfeur américain Jay Adams est décédé le 14 août 2014 d’une crise cardiaque à l’âge de 53 ans. Il était la tête brûlée des Z-boys, le groupe d’adolescents californiens célèbres dès 1976 pour avoir réinventé le skate en s’amusant dans des piscines vides. (photo de Une : Jay Adams en 1977)

Voila-l-aurore-couverture

Damien Ruzé, auteur du roman noir « Voilà l’aurore », lui rend hommage en ressuscitant sa propre passion d’adolescent pour le skateboard.

 

 

Heaven on Wheels

« Nothing sounds as good as ‘I remember that…’
Like a bolt out from the blue, did you feel it too?
‘I remember that…’ »
Paddy Mac Aloon – Prefab Sprout

Ceci n’est pas une eulogie.

étrange comme la mort d’un autre peut nous faire souvenir que l’on a vécu. La beauté des rues sous le feu des soleils. Les étés révolus. J’ignore comment ça a débuté. Le printemps. On se branle de quelle année. C’est assez dire qu’il y a longtemps. Des voisins menés par un père mi-allumé mi-bricoleur. Qui tolèrent que les marmots démantèlent les paires de patins à roulettes – en deux parties s’imbriquant back in the day – et clouent le tout sous des planches récupérées. Un châssis, un train fixe au cul, dirigeable via cordelettes fixées à l’avant, deux-trois autocollants et zou ! Dévaler les pentes. Courses. Collisions. Manquer se faire rouleau-compresser par les bagnoles affolées de voir débouler à fond les gamelles des gosses couchés sur leur bolide. Ça dure quelques mois. S’étiole. Lasse. Fait caguer. Je ne sais plus quel gus se pointe avec cette histoire de planche à roulettes. Réunion de crise. Recyclage. Perçage, formage, cloutage. Mise au point sans fin. Avec les vieux patins, ça ne marchera jamais. Et puis une planche arrive, de nulle part. Une vraie. Le petit con, c’est lui qu’a décroché le cocotier en bois du Japon. Celui qui bisque de pas être dans la bande. Il a chouffé. Il a trouvé. Une planche en fibre. Friable. Roulements ouverts. Bruit de crécelle. Fragile. De la merde. Trois, quatre jours plus tard : broyée. Le monde s’écroule. Tout est à recommencer.

On a compris. Négocié. Un truc américain. US of A. Pas à tortiller. Faut raquer. S’équiper. On monte en gamme. Marrant comme les marques deviennent belles quand on prononce leur nom des années après. Rollet. Gordon and Smith. Santa Cruz. AKG. Trucker Trucks. Yoyo Pro. Kryptonic… Les paincos et moi, on zone dans un village de l’Est de la France. Routes défoncées. Un festival de nids de poules. Bouses de vaches. Rares endroits à skater. Pentes. Faux-plats. Pas de piscines. Manquerait plus que ça. Les indigènes comme qui dirait ils kiffent pas des masses. Euphémisme. On crée des pistes de slalom à l’aide d’entonnoirs. L’automobiliste les écrase froidement du pneu droit. Cette fin d’été là, on a les cheveux longs, blonds. Les gonzesses, les mobylettes, les binouzes, on s’en tamponne comme de notre première clé à pipe de treize. C’est rien de dire qu’on dépare. Étrangers. On bidouille un bank en bois. Branlant. Trois tonnes. On rêve de skate-park et de Béton Hurlant. De Vans, tant qu’on y est. On dégotte un gazier qui fourgue du matos dans l’arrière-salle d’un troquet en loucedé, contrebande, acheté à Paname, une mine, on hypothèque l’argent de poche, on se met en frais. Les parents en reviennent pas qu’on s’endette à ce point-là, ce serait pas l’hérédité ? Sweat-shirt OffTheRoad. Rien que ça. On est des demi-Dieux. Advienne que pourra. Je me souviens d’une démonstration sur le parking de l’hypermarché Cora. On a taillé des bornes pour assister. Les gaillards venus des USA font des trucs incroyables sur les rampes. Merde alors. Ces mecs volent… Bouche bée au pied des installations. On moufte pas. Ça non. On est en grand uniforme d’apparat, planche au pied, tellement ressemblant avec les starlettes de la roulette que des familles viennent nous demander des autographes en frangliche, toutes emmerdées. Les dabs râlochent qu’on crame une paire de tatanes par semaine. T’es marrant, faut bien freiner, tourner, pivoter. Ça bitte que dalle, les vioques, une tannée. L’été se barre en couille. Le soleil aussi est branché skateboard. Il trisse faire des aerials dans d’autres contrées, cet enfoiré.

Je ne sais pas qui sont Tony Alva, Stacy Peralta, Jay Adams. Je sais juste que lors du bal pop à la salle Faber, le père Bertrand – cultivateur de son état, une sommité – enlève son béret uniquement ce soir-là ; qu’il a la marque blanche du couvre-chef au haut du front, contraste avec la peau tannée par les heures forcenées de tracteurs. A la petite supérette locale – Le Verniprix – ils ont réceptionné un magazine qui s’appelle Skate. Je sais juste que quand on l’ouvre, c’est comme si le soleil se levait. On prend les double-pages de lumière de Californie en pleine poire. On en est mentalement éclaboussés. Comparés à notre pays pourri, forcément, Sepulveda, Ventura, Santa Monica, ça le fait grave. Plein fouet. Les mecs dedans sont comme nous, mais immobiles. Immortalisés dans des poses démentes. Flottant en l’air. Back tail, nose tail… Photos, OK ? Pas vidéos… Nuance. Comprendre. Comment ? Par quel miracle, bordel à cul ? Putain d’Adèle ! Il faut recréer. Pallier. Reconstruire les mouvements. Les inventer. On adore ça. Kick-flip, tic-tac, pratiquer, échouer, s’y recoller. Les magazines. On les feuillète, dissèque. Un choc érotique. Comme le peuple parisien en 40 biglant les troupes allemandes défiler sur les Champs Élysées. Fascinés. Quelle propagande. On ne vit plus que pour ça. Skater. Saut en hauteur. Vitesse. Des soirées entières à griffer l’asphalte. A écouter des albums d‘America. Dîner ? Rien à branler. Rouler. Fendre le vent. Chaleur du macadam. Lumières rasantes. On est à fond. Wild and free. On cause anglais. Trois pétasses passent. Boudins. 360, tic-tac… Faut racheter du Coca. On se marre. On est les Rois. Rien à cirer.

Faut bien y retourner un jour, merde alors. Je suis dans un lycée de bourgeois. Ils me captent difficilement, faut avouer. Réciprocité. Je les aide pas. Je leur rends bien. Au centuple. Les aprèms où y’a pas cours, je gambille faire du stop à l’autre bout de la ville. Rentrer. Skater. Les journées encore chaudes comme elles savent l’être là-bas, l’été indien, le climat continental. Je passe au-dessus des voies ferrées qui fusent à l’infini en contrebas. Odeur de créosote. Yves Simon chante : « Laisse tes vieux journaux aux nouvelles d’hier, prends vite un manteau, dans les trains, y’a de l’air… » Je tends le pouce vers des heures de solitude et de liberté. Avide, comme au fait que tout viendrait fatalement à manquer. Ce trimestre-là, je soutiens seul contre tous la thèse selon laquelle la répulsion face au skateboard – cette en vogue trouille adulte, ce mépris de nos exploits – équivaut à la condamnation de la sexualité par la bonne société, à son rejet dans les ténèbres, à une forme particulièrement perverse et hautement franchouillarde de haine de soi. Je balance ça en cours de français. Je sais ce que je fais. La vieille bique va imploser. Je la connais. Je l’aime bien. Je châtie bien. La prof quitte la salle, outrée. Porte qui claque. Silence dans la foule. Un applaudissement à droite. Timide. Puis un autre. Suivi d’une sorte d’unanimité. Salve. Ces couards, muets sous le feu, sont tous avec moi. Je découvre la lâcheté. Je skate énormément. Tous les jours que Dieu fait. A la fin de l’année, je me fais lourder.

Ma fille a hérité de ma planche. L’année passée, elle se rend munie de l’objet à une démonstration à Londres, sponsorisée par un skate shop local. Il y a Tony Alva. Quand Alva prend le deck pour le signer, il a un moment d’arrêt. « Trente ans que j’ai pas vu un skate comme ça… » lâche-t-il, bluffé. Ma fille biche à mort. Tout le monde la regarde. Il paraphe en évitant les graffitis pré-existant. Lui claque la bise. Histoire. Relique. Ma Double-Deck est devenu un palimpseste. Ma grande fille bien-aimée a fait la jonction avec mon passé.

Aujourd’hui, je sais qui est Jay Adams. J’ai vu le film. Je me suis documenté. Je suis allé à LA. C’est grand. Trop, à mon goût. En descendant vers Ocean Blvd au volant de ma tire de location, j’observe deux gosses en train de glisser dans le bowl sous les projos au sodium du skatepark grillagé. Un troisième supervise tout ça, assis sur le rebord bétonné. La nuit est tombée. L’air est doux. Je les envie. Je sais que je ne vivrai plus jamais quelque chose de comparable. Intense. Pur. Brillant. Dédié. J’ai pas mal bourlingué. J’ai vécu dans plein de coins. M’y suis jamais senti chez moi. Intégré. Pierre qui roule. Toute ma vie, j’ai été une pièce rapportée.

Comme Jay.

 « Coz’ it’s a hell of a ride, and a journey to dust,
Say ‘I remember that…’ »

Jay Adams en 2011.
Jay Adams en 2011. Cliquez sur la photo pour accéder à une courte vidéo rétrospective.

 

 

 

(c) Fred de Mai & Rouge Sang éditions. Reproduction interdite. Tous droits réservés.

« Flic de rue » sur le site Polars.etc

Frédérique Lachapelle, « patronne »  du blog noir « Polars.etc » a lu et aimé « Flic de rue » de Fred de Mai.

Extrait de sa chronique :

 » Un témoignage qui nous plonge dans le quotidien d’un policier comme on en fait plus trop…un qui a la vocation…un qui est plus policier que fonctionnaire… Un livre pour prendre conscience de la réalité du métier de policier. » (cliquez pour accéder à la critique entière)

Et pour en savoir plus sur « Flic de rue », c’est en cliquant sur la couverture ci-dessous :

1ERE DE COUV

image de site pack

Nos packs avec frais de port gratuits : des cadeaux uniques !

Beau succès de nos packs estivaux pour lesquels Rouge Sang éditions offre les frais d’envoi aux acheteurs.

Envois personnalisables, ils sont l’occasion de cadeaux originaux, comme ici de notre lecteur « Fred » pour l’anniversaire de sa maman :

pack anniversaire

C’est aussi l’occasion d’adresser nos souhaits d’excellente lecture à nos clients, en plus du désormais incontournable petit mot de notre part sur la couverture rouge (évidemment) qui protège nos livres, sur le quatrième du lot.

pack mot lecteur

Enfin, pour les envois individuels qui sont des présents pour vos proches, il est également possible, en le précisant dans les commentaires lors de l’achat, de nous faire parvenir par mail des courriers, ou des dessins comme ici, pour accompagner votre cadeau, que nous imprimerons (en noir et blanc) à l’intérieur de l’emballage pour faire une surprise à votre destinataire lorsqu’il ouvrira son colis.

envois individualisés

La liste de nos packs avec port gratuit, c’est ici en cliquant sur cette phrase ou sur l’image ci-dessous.

Pack .38 Spécial
Pack .38 Spécial

 

 

Cliquez pour accéder au livre

« Haut le choeur » : un excellent thriller.

C’est l’avis de Sophie sur son blog  » des mots sur des pages » au sujet de « Haut le chœur » de Gaëlle Perrin-Guillet.

Extrait :

«  Une chose est sûre, cette auteure a de belles pages devant elle et j’ai hâte de voir la suite des écrits de cette jeune femme attachante, touchante, d’une gentillesse sans pareil, mais (et revenons à notre point de départ) diaboliquement et délicieusement dérangée dans sa plume pour notre plus grand plaisir d’amateurs de suspens de haut vol.

Ce qui est sûr aussi, c’est que les éditions Rouge-sang ont encore de beaux volumes devant eux si tout leur catalogue est à l’image de ce roman.

J’ai hésité à franchir le pas, mais je ne le regrette absolument pas. » (cliquez sur le texte pour accéder à la critique détaillée en entier)

Et pour en savoir plus sur « Haut le chœur », c’est en cliquant sur la couverture ci-dessous.

COUV POUR SITE AVEC BADEAU

Ou en regardant la bande annonce de ce livre.

 

Aurélie_Filippetti,_ministre_de_la_Culture_et_de_la_Communication

Bonnes vacances Mme Filippetti !

Lettre ouverte à Mme Filippetti, Ministre de la Culture,

À quelques heures de votre départ en congés d’été, je n’ai évidemment pas la prétention de vous envoyer un « devoir de vacances », mais simplement de vous faire part de quelques réflexions concernant le marché du livre en France, et plus particulièrement, la place des petits éditeurs de qualité.

La société que je dirige, « Rouge Sang éditions », est jeune (un peu plus d’un an), mais l’expérience de notre équipe, qui publie prochainement son sixième livre depuis octobre 2013, nous permet de vous faire parvenir une vision assez claire de notre métier, dans un secteur très concurrentiel.

Nous n’avons pas la prétention de vous apprendre comment est structuré le marché du livre en France. Néanmoins, il nous semble utile, ce courrier étant public, d’exposer quelques réalités préalables. Nous ne vous demandons pas de les changer, les intérêts économiques du secteur reposant sur ces règles « commerciales » devenues traditionnelles étant difficilement modifiables, sauf bouleversements et évolutions techniques à venir.

Partons d’une évidence : l’éditeur produit des livres. Sans lui et les auteurs avec lesquels il travaille, les livres vendus dans le commerce n’existeraient pas. C’est-à-dire qu’il reçoit des tapuscrits, nombreux, qu’il passe du temps à lire, à choisir, puis propose un contrat à l’auteur. Si ce dernier l’accepte, vient ensuite le temps du travail éventuel sur le texte, l’emploi d’un correcteur diplômé, d’un maquettiste, d’un codeur professionnel pour réaliser des versions numériques de qualité, tout cela sous la responsabilité d’un directeur d’édition, et l’envoi à l’imprimerie après bon à tirer, pour les formats papier. L’éditeur paye donc des salaires, des droits d’auteurs, des charges sociales, des factures et tous les autres postes budgétaires inhérents au fonctionnement et hébergement de sa société. Ceci pour exposer au préalable la grande confusion commune concernant la marge brute de l’éditeur sur les ventes et son bénéfice réel une fois ces différents postes honorés.

L’auteur, lui, est rémunéré à un pourcentage défini avec l’éditeur sur les ventes, duquel sont déduites ses propres charges sociales.

Le reste du travail de l’éditeur est donc d’organiser ensuite la diffusion‑distribution‑vente. Le slogan récurrent des différents acteurs de cette chaîne, appuyé par votre ministère, est « respect de la diversité de l’offre éditoriale, du travail des auteurs et de leur rémunération ».

Voyons comment.

(En précisant que nous n’avons rien contre les librairies, qui sont des endroits que nous affectionnons, mais que nous avons découverts d’un œil différent avec une vision commerciale.)

Ce poste « diffusion‑distribution‑vente » représente environ, dans un circuit traditionnel de vente en librairies, une moyenne approximative, en fonction des solutions choisies, de 54 % du prix hors taxe d’un livre. Cela semble énorme, mais c’est ainsi que le système fonctionne. Les libraires imposent une remise comprise dans la plupart des cas entre 30 et 40 %, le plus souvent aux alentours de 38 %. Le système étant, pour schématiser et éviter de noyer le propos dans les détails techniques, celui du « dépôt‑vente », l’éditeur est payé par le libraire à soixante jours fin de mois (parfois plus) après la vente d’un livre. L’éditeur, s’il prend directement en charge les relations avec les libraires, se voit également imposé par les points de vente les frais d’envois et de retours des livres, si ces derniers ne sont pas vendus. Soit environ alors 15 % minimum du prix hors taxe d’un livre (ou 30 % en cas de retour), voire bien plus, quand il s’agit de commande de dépôts modestes ou d’envois individuels d’ouvrages, puisqu’il dépend alors de tarifs postaux prohibitifs sur lesquels nous reviendrons un peu plus loin.

Ce système n’est rentable à terme que dans un seul cas : en utilisant les diffuseurs‑distributeurs majeurs, et en étant un éditeur de production d’importance ou de masse. Ces dernières structures étant liées, soit par l’appartenance à des mêmes groupes industriels du livre, soit par des intérêts et liens financiers croisés, peuvent bénéficier tout à la fois d’économie d’échelle sur les coûts de production et de diffusion, imposer leur mise en place, compenser, par le volume des ventes, le décalage entre dépôt des livres et paiements — encaissés le plus souvent par les distributeurs — et par là même, organiser la priorité de leur exposition en rayon et en devanture chez des libraires dont la plupart (sauf exception) dépendent majoritairement des flux de ces éditeurs majeurs. Cette constatation ne critique en rien, évidemment, la qualité des ouvrages ainsi produits et vendus par les grands acteurs de l’édition.

N’évoquons pas non plus des groupements de libraires, nous les avons également contactés, dont un dont vous avez récemment salué le dynamisme et l’innovation. Ils ne proposent aux éditeurs qu’une taxe supplémentaire pour un référencement (inutile) dans le cadre de leurs mutualisations, qui ont pour but unique d’amoindrir leurs propres coûts et non d’optimiser les échanges et flux entre éditeurs et détaillants dans des intérêts partagés.

Il n’en reste pas moins que cette concentration, à la fois verticale, horizontale et d’intérêts communs entre les libraires et un système de production de livres de type grande distribution — car c’est exactement de cela dont il s’agit — est globalement inaccessible aux petites maisons d’édition, à la fois en terme de coût de diffusion‑distribution (en admettant qu’elles acceptent ainsi de participer, dans les faits, au financement des frais de leurs plus gros concurrents et de rester reléguées hors tête de gondole) et plus généralement, car ces grands groupes, sans même entrer dans une discussion sur les possibilités de volumes de vente possible, refusent tout simplement de les accueillir, ce qui nous est arrivé. De plus, face à une telle force de frappe et omniprésence nationale, les diffuseurs et distributeurs les plus modestes restent soit imparfaits et/ou chers, soit déposent tout bonnement le bilan, exactement d’ailleurs comme beaucoup d’éditeurs modestes — pourtant de qualité ayant tenté l’aventure de naviguer avec — ou plutôt « contre » — les « gros » dans cette organisation. De plus, tous les interlocuteurs porteurs (grandes surfaces culturelles, chaînes de librairies, groupements) que nous avons contactés ont à peine jeté un œil à notre petite société, quand ils ont daigné nous répondre, ce qui fut rare.

Ce système de concentrations et de monopoles, de trésorerie générale « à tiroirs », unique (et dérogatoire aux règles communes) dans le domaine du commerce, Madame la Ministre, nous ne vous demandons pas de le changer, nous le savions en nous lançant. Il fonctionne — malgré les cris « au loup » réguliers — économiquement bien si l’on en croit cet article de Challenges au sujet des libraires (pour-ignorer-la-crise-devenez-boucher-menuisier-ou-libraire), ou cet article de Livres hebdo (les-salaires-medians-stables-dans-ledition-en-2013) concernant la plutôt bonne santé salariale de l’édition majeure (dans lequel les revenus des auteurs ne sont simplement pas cités), et cela grâce également aux larges subventions du CNL qui sont réservées aux éditeurs distribués en librairies, et aux libraires eux‑mêmes. Ce constat est au‑delà évidemment de mobilisations légitimes — que nous soutenons — pour préserver des libraires géographiquement isolés ou atypiques.

Dans le même domaine des conduites étonnantes, et au sujet d’une niche commerciale qui pour une structure comme la nôtre n’est pas négligeable, vous semble‑t‑il normal, Mme la Ministre, que la majorité des bibliothécaires, sans y être astreints par les règles de marchés publics, puisqu’il s’agit d’achats modestes, nous obligent à passer commande non pas directement comme ils en ont la possibilité, mais en nous imposant l’intermédiaire inutile d’un libraire ? Nous passons donc d’une remise légale maximale de 9 % aux bibliothèques (6 % étant alors versés par nos soins à la SOFIA) avec frais de port pris en charge le plus souvent par la bibliothèque (subventionnée pour cela) à une remise imposée par la majorité des libraires ainsi mandatés (pas tous) de 35 à 40 %, plus les frais de port à notre charge comme pour un « dépôt » normal en point de vente. Autant dire que nous refusons tout net de perdre ainsi de l’argent, car c’est exactement le bilan d’une telle vente.

Ce système, au final, méprise assez la diversité éditoriale et le revenu des auteurs sur les ventes, et cela pour la raison principale qu’il subsiste uniquement sur des marges qui ne permettent pas de les payer décemment, par rapport à celles de tous les autres intermédiaires de la chaîne du livre. C’est un peu comme la distribution des produits agricoles, à la différence près qu’un grossiste ou un détaillant agricole paye ses commandes dès livraison (même avec un délai) et non une fois qu’il a vendu ses produits, et qu’il ne peut les renvoyer au producteur. Il prend, lui, un risque d’investissement commercial (même optimisé) et ne le fait pas supporter de force au producteur comme dans la chaîne de vente de livres.

Les « petits éditeurs » sont donc pour beaucoup, comme nous, dans la recherche d’autres démarches commerciales. Ils restent des artisans de la littérature, des descendants de l’origine de l’édition en France, de ses lettres de noblesse, ils s’attachent aux livres et à leurs auteurs avant de l’être aux courbes de rentabilité, ils donnent une chance aux écrivains nouveaux ou émergents. Ils leur offrent — nous, en tous les cas — des rémunérations sur les ventes qui correspondent à la valorisation de leur création sans laquelle les livres n’existeraient tout bonnement pas, et non pas la plus faible part financière, comme c’est trop souvent le cas. Ils cherchent donc d’autres voies que la filière classique qui leur est fermée sauf rares exceptions, pour des raisons de coûts, mais parfois aussi de défaut ou retard de paiement de certains détaillants qui honorent en priorité les distributeurs majeurs. Sans compter le fonctionnement de la communication sur les livres, qui dans la presse est trop souvent lié aux régies publicitaires, et non sur la découverte, et sur les surfaces Internet par un « noyage » des critiques sous les envois des éditeurs d’importance, dès lors qu’un blog ou site devient notable. Sauf à être suicidaires, la vente généralisée en librairies nous est plus que déconseillée financièrement puisque nous n’avons donc pas le potentiel de production, de liens commerciaux avec les distributeurs majeurs, ni de possibilités de masse d’agir pour amoindrir les remises des libraires. Pour autant, nous subissons, en tant qu’éditeur spécialisé dans la vente directe, la contrainte légale de garantie des revenus des libraires qu’est le prix unique du livre nous empêchant de gérer notre stock de livres comme nous l’entendons, même en respectant tout à fait le revenu initial des auteurs sur les ventes…

Ce système, Mme Filippetti, est sans doute en l’état actuel et le temps qu’il durera, une bonne sanctuarisation garantie par l’État des revenus des gros éditeurs et des vendeurs‑détaillants, mais c’est indiscutablement un frein pour l’émergence des jeunes sociétés d’édition qui doivent utiliser, par contraintes économiques et malgré leurs efforts vains d’y participer, des voies commerciales parallèles qui pourraient être économiquement porteuses.

En effet, il reste aujourd’hui d’autres chemins à arpenter pour des structures telles que la nôtre, notamment grâce aux possibilités offertes par Internet. Et c’est là sans doute que le rôle du ministère de la Culture, en termes d’aide et de soutien, devrait être à la hauteur de ce qui est fait pour la filière commerciale traditionnelle de masse, dans le respect, justement, de vos engagements pour la diversité littéraire et le revenu des acteurs les plus modestes de la production de livres, dont les petits éditeurs et les auteurs sont aujourd’hui les grands oubliés.

Nous ne parlerons pas d’Amazon, FNAC ou équivalents ; de notre point de vue, les exigences de ces surfaces de vente de produits culturels ne sont pas vraiment pires que celles du marché traditionnel sur lesquelles ils n’ont fait que se calquer, en utilisant ensuite leur potentiel comme levier de concurrence. Le conflit Hachette‑Amazon aux États‑Unis n’est qu’une partie de bras de fer entre deux acteurs de la grande distribution, voulant chacun préserver ses marges. Rien de tout cela n’est littérature, c’est juste du business de géants, comme nous pourrions en trouver dans la vente de yaourts.

Les deux axes commerciaux supplétifs des éditeurs modestes sont donc la vente directe par correspondance et l’investissement dans la commercialisation des ouvrages numériques qui permettent de se positionner sur un marché émergeant en France, et d’autres plus porteurs notamment à l’étranger, en exportant leur savoir‑faire et la qualité de leurs auteurs, donc la littérature française.

Concernant la vente par correspondance, la Poste exige un tarif prohibitif pour l’envoi de livres. Outre que la légalité de ce tarif reste très contestable (pour un envoi aux mêmes caractéristiques et sans aucune garantie ou condition supplémentaires d’acheminement, le tarif passe de 1.84 € à 2.65 € uniquement parce que le contenu d’un courrier est un livre !) et même si la Poste (à capitaux publics tout de même) dit connaître des difficultés, il ne s’agit là que d’une taxe particulière sur l’objet livre (et sur d’autres produits culturels comme les CD et les DVD) qui est indigne d’un pays défenseur de la culture et de son partage. Pour nous, c’est essentiellement une entrave aux ventes — et donc une atteinte grave et injustifiable à notre potentiel commercial — à laquelle nous ne pouvons échapper, puisque nos tarifs sont affichés publiquement, donc contrôlables.

Pour vous résumer plus clairement les choses, trouvez‑vous normal que la Poste fasse une marge nette d’environ 10 % (par rapport au prix HT d’un livre) sur chaque vente d’un ouvrage par correspondance, et cela sans aucune autre contrainte supplémentaire que le service postal commun ? D’autant que les clients découvrent avec ahurissement que nous devons également, par obligation fiscale, collecter une TVA supplémentaire sur les frais postaux facturés, considérés alors, non comme une correspondance, mais comme un transport de marchandises (5,5 %) ! Avouez qu’à l’heure où Colissimo permet, par des accords commerciaux de masse, à des grands vendeurs comme Amazon de faire livrer quasi gratuitement (0,1 centime d’euro) ses ouvrages par la Poste, et donc d’échapper tout à la fois à ce surcoût‑client et à cette TVA (sauf sur le centime facturé), cette situation ubuesque ne manque pas de piment.

Elle n’en reste pas moins une entrave commerciale par une hausse des coûts de vente qui dessert gravement les sociétés d’édition françaises de taille modeste qui tentent de travailler en vente directe, alors que la Poste favorise, de fait, des clients comme Amazon.

Bien sûr, nous pourrions tricher, c’est simple et quasiment pas illégal. Il suffit d’intégrer un coup de manutention (sic) dans les frais d’envoi pour noyer le poisson et sembler respecter les obligations postales, d’envoyer discrètement les livres au tarif le plus faible, et marger ainsi deux fois sur un même livre (sur la remise libraire et sur la différence de prix d’envoi réel), comme nous avons pu le constater et le vérifier chez un libraire également vendeur par correspondance. Mais chez Rouge Sang, nous respectons tout à la fois la réglementation et nos lecteurs que nous refusons d’embrouiller de la sorte.

Concernant les livres numériques, qui sont identifiés résolument comme des supports littéraires d’avenir depuis le rapport Patino, remis à Mme Albanel en 2008 ; tout de même, force est de constater, en dehors des réticences à cette nouvelle économie par tous les acteurs majeurs en place, qu’ils ne sont toujours absolument pas pris comme une réalité. Notamment dans le système des aides du CNL, dont la grande majorité est liée exclusivement à l’obligation pour les éditeurs d’être distribués en format papier dans le réseau des librairies classiques. Ce qui exclut de fait — à la lecture des conditions — les éditeurs numériques. Les obligations, notamment en termes de possibilités d’aide à l’extraduction (de la langue française à une quelconque langue étrangère), résument cette aide à un schéma traditionnel et en partie tout à fait obsolète : traduction d’un ouvrage dans le cadre d’un accord de cession de droits d’un livre à un éditeur étranger pour une commercialisation « classique » en librairies, dans le pays ciblé. Il est tout de même dommage, à l’heure où des jeunes maisons d’édition françaises investissent dans ce format, et lesquelles peuvent tout à fait vendre directement des ouvrages à l’étranger, grâce à des distributeurs numériques géographiquement performants, que ces aides restent en quelque sorte uniquement à la fois un atout commercial de vente de droits pour les éditeurs majeurs et une aide directe et importante à l’édition étrangère « classique », plutôt qu’un soutien déterminé du ministère de la Culture à l’exportation de notre littérature par une dynamique d’accompagnement des éditeurs « modernes » et hexagonaux. Cela coûterait bien moins cher que la constitution d’une réserve commerciale numérique pour les éditeurs « traditionnels » français, auxquels l’État a offert, dans la prévision de l’explosion de ce marché, la numérisation de leur fond d’avant 2000, en constituant la désormais célèbre « Base Relire ».

Nous vous demandons donc, Madame la Ministre de la Culture, et cela dans une véritable dynamique d’accompagnement équitable de la diversité éditoriale, donc des petits éditeurs, et plus largement des auteurs, de bien vouloir prendre en compte les évolutions suivantes concernant les petites structures d’édition, leur accession à une concurrence loyale et à un développement légitime, en leur accordant la même attention qu’aux éditeurs dits « majeurs » :

-          Bien vouloir détailler complètement les montants des aides et motifs de ces soutiens, éditeur par éditeur, extraductions comprises, dans la dernière partie du compte rendu annuel du CNL (cnl-bilan-des-aides-2013-2460327) et non conclure par une simple liste alphabétique. Cette mesure permettra à tous citoyens, et aux professionnels de l’édition, petits ou grands, d’accéder à des données récapitulatives chiffrées et parfaitement lisibles de l’utilisation des fonds publics d’aides à l’édition.

-          Réserver la priorité de ces aides :

1) aux sociétés d’édition (à vrai compte d’éditeur) qui garantissent à leurs auteurs un revenu minimum (15 % sur les ventes de livres papier et 20 % sur les œuvres numériques nous semblent budgétairement raisonnables, dans un système respectant la part‑auteur dans le prix total HT d’un livre vendu)

2) aux sociétés d’édition employant des professionnels de la chaîne du livre : correcteurs diplômés, illustrateurs et codeurs professionnels, etc.

-          Adapter clairement les aides du CNL à la nouvelle économie du livre sans les lier à l’obligation formelle de ventes en librairies traditionnelles, et en particulier en permettant aux éditeurs tout ou partie numérique de pouvoir prétendre clairement aux mêmes aides à l’extraduction que les éditeurs traditionnels vendant des droits à l’étranger.

-          Agir d’urgence auprès de la Poste pour faire cesser la lourde taxation postale contestable de l’objet livre, et mieux, accorder aux sociétés d’édition pratiquant la vente par correspondance une franchise postale à la hauteur de celle dont bénéficient les entreprises de presse, la culture étant à nos yeux au moins aussi importante que l’information, et cela dans l’intérêt de leur développement économique et celui, financier, des lecteurs. Ce système fonctionne déjà très bien pour les envois de livres hors de France dans le cadre de l’aide à la diffusion de la littérature française, qui sont bien moins chers que les envois hexagonaux.

-          Enfin, rappeler aux bibliothécaires et acteurs publics qu’en dehors des commandes d’un volume financier tombant sous le coup des obligations de marché public, la règle doit être et rester sans dérogation la commande directe chez les éditeurs sans tenter d’imposer d’intermédiaires inutiles.

 

Je vous souhaite, Mme la Ministre, de très bonnes vacances durant lesquelles j’en suis certaine, ainsi que mon équipe, vous garderez ce courrier à l’esprit en vous reposant avant le grand bal de la rentrée littéraire. Pour vous y aider de manière agréable et de tradition estivale, je vous propose, dès réception d’un courriel de votre part, de vous faire parvenir nos livres, au format numérique que vous choisirez.

Très respectueusement.

Estelle Taburiaux, directrice des éditions « Rouge Sang »

 

 

(c) Fred de Mai et Rouge Sang éditions. Reproduction interdite.

Loley se shoote avec un « Flic de rue ».

Belle chronique de « Flic de rue » de Fred de Mai, par cette critique-partenaire qui tient désormais son propre blog : « Le shoot de Loley ».

Extrait :

« L’auteur y a côtoyé la misère, la violence et la maltraitance sur les enfants, la vraie détresse et ses appels au secours.
Même si ces hommes de paix aident des personnes qui en ont tant besoin ils se sentent impuissants, impossible de changer la vie des gens pour autant » (cliquer sur ce texte pour lire la chronique en entier)

Pour en savoir plus sur « Flic de rue », c’est en cliquant sur la couverture ci-dessous :

1ERE DE COUV

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